Eglise

Mieux comprendre les relations (difficiles) entre réformés et évangéliques

Cette question des relations entre évangéliques et réformés, je me la suis posée pour la première fois lorsque le débat faisait rage dans le canton de Vaud autour de la création de la Haute Ecole de Théologie (HET-Pro). Je constatais alors des incohérences dans les arguments réformés contre une possible collaboration ou reconnaissance de la Haute Ecole. C’est en découvrant le travail de William Swatos que j’ai enfin pu commencer à répondre à cette énigme. Ce n’est pas une question de théologie ou d’ecclésiologie, mais une question de pouvoir et de privilèges. La problématique revient (un peu) sur le devant de la scène réformée romande par le biais de deux articles. Le premier évoquant un « stage de la discorde » entre l’EERV et la HET-Pro. Le second article autour de la pénurie de pasteurs réformés a quant à lui susciter des débats sur les réseaux sociaux entre pourfendeurs et défenseurs de l’institution de formation théologique. N’étant moi-même pas sociologue, je me contente ici de présenter humblement ma compréhension du problème, dans l’espoir que cela puisse vous aider.

Des arguments peu cohérents

Demandez à un réformé ce qui rend la collaboration avec les milieux évangéliques difficile (voire impossible), et la réponse sera généralement celle-ci : « Nous avons de trop grandes différences théologiques et/ou éthiques. » Cette réponse ne m’a jamais donné satisfaction. Si des différences existent bel et bien dans le rapport au texte biblique avec des conséquences sur les lignes éthiques des uns et des autres, celles-ci restent minimes. Les divergences sont bien plus grandes entre réformés et catholiques (pensez au célibat des prêtres, à la contraception, au dogme marial, à la papauté, à la transsubstantiation, etc.). Pourtant, je n’ai pas encore croisé de réformé qui vienne remettre en cause les liens institutionnels (ecclésiaux et universitaires) entre réformés et catholiques. Bien au contraire, les églises réformées ont été et continuent d’être les principaux moteurs de l’œcuménisme (et c’est tant mieux!).

Qui est William Swatos ?

C’est en lisant l’excellent ouvrage de Peter J. Leithart, « The End of Protestantism. Pursuing Unity in a Fragmented Church » (Brazos Press, 2016), que j’ai découvert le sociologue des religions William H. Swatos Jr. Ses influences sont principalement Max Weber, Ernst Troeltsch et Richard Niebuhr (à ne pas confondre avec son frère peut-être mieux connu : Reinhold Niebuhr). Dans ses premiers travaux, Swatos s’intéresse de près à la question du dénominationalisme américain, à savoir la tendance à sans cesse créer de nouvelles dénominations, permettant virtuellement à chacun de trouver « son » église, qui corresponde exactement à certaines attentes.

Brève présentation de sa typologie

Monopole et pluralisme

Swatos construit sur la base du modèle « Eglise-Secte » développé par Weber, puis repris, modifié et popularisé par Troeltsch. Swatos pose d’emblée l’existence de deux types de sociétés : monopolistique et pluraliste. Dans une société monopolistique, il n’existe qu’un seul système de compréhension du monde, englobant l’ensemble des aspects de l’existence. Dans ce modèle, la religion et l’Etat sont intimement liés. Ce type de société produit deux types d’institutions religieuses : des églises et des sectes. Dans une société pluraliste, il existe un nombre potentiellement infini de systèmes de compréhension du monde, chacun en compétition avec les autres.

Eglises vs sectes

Lorsque l’on parle d’église ici, il n’est pas nécessairement question d’une institution chrétienne. Ainsi, dans certains pays où l’Islam est religion officielle, Swatos parlera également dune église. Il s’agit là d’un héritage du modèle weberien, développé dans un contexte christiano-centré.

L’église est donc une institution religieuse en position de monopole, qui accepte le monde tel qu’il est et cherche à défendre le statu quo, puisque celui-ci lui permet de bénéficier de différents privilèges.

La secte peut parfaitement exister dans une société monopolistique. Celle-ci se présente en effet comme religion dissidente, contre le monde et contre l’église. Dans une société pluraliste, la secte se définira à contre-courant, tout en ayant une prétention à l’universalité et à la détention de la vérité. Il faut bien faire attention à comprendre ce terme non comme un jugement de valeur, mais bien plutôt comme décrivant une dynamique.

Dénomination

La dénomination est la situation normale et attendue dans une société pluraliste. Différentes organisations religieuses existent en parallèle, sans qu’une ait une position de supériorité et/ou des privilèges par rapport aux autres. Cette situation est celle d’un « marché religieux ».

C’est formellement une association volontaire; elle accepte des adhérents sans leur imposer de traditionnels prérequis d’entrée […] La largesse et la tolérance sont soulignées. […] Son auto-compréhension est peu clair et ses positions doctrinales souples […]. En tant que mouvement parmi d’autres […] elle accepte les standards et valeurs de la société dominante. […] L’engagement individuel est faible; la dénomination accepte les valeurs de la société et de l’État séculiers.

Bryan R. Wilson, « An analysis of sect development », American Sociological Review (24), 1959, pp.4-5 (Traduction personnelle)

Tableau récapitulatif

Je reprend ici une infographie proposée par Swatos, et je la traduis pour nous. Une petite difficulté de traduction se pose pour la « secte enracinée » qui en anglais s’appelle « entranched sect ». On pourrait ainsi également traduire par « secte retranchée » d’après le sens militaire du terme.

Graphique représentatif de la typologie de Swatos.
Graphique repris et traduit depuis : SWATOS, William H., « Monopolism, Pluralism, Acceptance, and Rejection: An Integrated Model for Church-Sect Theory » in Review of Religious Research (16/3), 1975, p.177.

Quelques études de cas

Essayons maintenant d’appliquer ce paradigme à quelques situations qui nous sont connues. Je vous encourage à y réagir en commentaire. Je propose de prendre dans un premier temps la situation vaudoise, puisque c’est de là qu’est née ma préoccupation. Et dans un deuxième temps, je regarderais la situation dans le Canton de Genève, celui-ci étant non seulement mon lieu de ministère, mais il présente aussi la particularité d’avoir un système de laïcité plus proche du modèle français.

Le cas vaudois

Je commence avec le cas de l’EERV, puisque c’est dans son contexte que la question s’est premièrement imposée à moi. Historiquement, l’EERV – à l’époque où elle s’appelait encore Eglise Nationale – est, sociologiquement, une Eglise. Au 16ème siècle, avec l’avènement de la Réforme, chaque canton a défini quelle était l’Eglise officielle. Elle était intimement liée à l’Etat. C’est elle qui définissait qu’elle était la norme en matière religieuse, et elle disposait du monopole du marché religieux.

Dès la fin du 19ème siècle, avec la naissance de l’Eglise Libre, une transition vers le statut de secte établie. En 2003, ce statut est d’une certaine manière reconnu officielle dans la Constitution Vaudoise. Cette dernière fait en effet une différence entre les institutions de droit public (l’EERV et l’Eglise Catholique) et les institutions d’intérêt public (dont fait partie la communauté israélite pour l’instant, et potentiellement les évangéliques et les musulmans). Ainsi, bien que l’EERV évolue dans un contexte de pluralisme religieux, elle conserve un statut différent des autres communautés, ainsi que certains privilèges, qu’elle partage avec l’Eglise Catholique.

Le cas genevois

La situation est un petit peu différente dans le Canton de Genève. Historiquement, l’EPG (anciennement ENPG pour Eglise Nationale Protestante de Genève) est également une Eglise. Tout comme l’EERV, elle est née à la suite de la Réforme, et disposait d’un certain nombre de privilèges et pouvoirs (notamment coercitifs), conséquences directes du monopole qu’elle exerçait sur la question religieuse à Genève.

Avec la loi sur la laïcité de 1906, le divorce est officiellement prononcé entre l’EPG et l’Etat. Néanmoins, il persiste ça et là des habitudes, structures, et privilèges qui ne sont que des témoins d’une époque révolue où l’EPG était majoritaire et (quasi) toute puissante. Elle se situe donc elle aussi, dans cette phase transitoire de secte établie. A l’avenir, il ne serait pas étonnant de voir l’EPG « perdre » certains marchés religieux. Pourquoi maintenir une aumônerie protestante (aux HUG, en EMS et en prison) lorsque seulement 9% de la population genevoise se reconnaît membre de l’EPG ? Ne faudrait-il pas plutôt la remettre aux mains des catholiques, évangéliques et musulmans, lorsque ces deux derniers groupes auront devancé l’EPG en terme de membres ?

Il est important de relever tout de même que les relations entre l’EPG et les milieux évangéliques est relativement bonne aujourd’hui. Tout du moins au niveau institutionnel. Les responsables de l’EPG entretiennent des liens avec le REG (Réseau Evangélique Genevois), et depuis 2020 de régulières célébrations œcuméniques diffusées sur Léman Bleu voient se réunir réformés et évangéliques (aux côtés des catholiques romains, catholiques chrétiens et orthodoxes). Au niveau local, nous avons la chance à Meyrin d’entretenir d’excellentes relations et d’offrir un témoignage commun entre la Paroisse Protestante et l’Eglise Evangélique. Je constate tout de même que des méfiances réciproques persistent ici et là, ainsi que d’autres réflexes de « grande Eglise » du côté de l’EPG, et que nous avons encore du travail à faire.

Le cas évangélique

Il est un petit peu plus difficile de placer les évangéliques sur cet échiquier. Dans le cadre de référence de Swatos, il existe plusieurs dénominations évangéliques (SBC, EPC, PCA, EFCA, etc.) dont les contours théologiques et institutionnels sont bien définis. En Suisse Romande, bien que l’on trouve des églises libres, baptistes, évangéliques, mennonites, etc., beaucoup se retrouvent dans les mêmes réseaux et fédérations. Le RES – Réseau Evangélique Suisse – est un bel exemple de la diversité évangélique et de son désir de reconnaissance. Cela est certainement dû au fait que le monde évangélique Suisse reste petit, et qu’on se sert les coudes entre minorités.

Historiquement, les évangéliques sont apparus dans un contexte de monopole religieux qu’ils ont critiqué et dont il se sont distancés. Ce fût particulièrement le cas des Eglises Libres sur Vaud et Genève. Aujourd’hui, si les évangéliques de Suisse romande semblent être pleinement dans une dynamique de dénomination, il sera toujours possible de trouver des cas localisés de communautés tendant vers la position de secte dynamique. Ces dernières se caractérisent par une position critique vis-à-vis du pluralisme religieux, et un discours dogmatique marqué. Ils se positionnent en « contre-culture ». La majorité, par contre, a su rapidement embrasser ce marché religieux et, en adoptant les codes du contexte socio-culturel qui est le leur, devenir compétitifs. La transition d’un statut de secte retranchée à un statut de dénomination s’est fait plutôt naturellement, puisque la situation de pluralisme religieux actuelle est celle qu’ils ont désirée et attendue. Ils se situent cependant proches de la secte dynamique. D’un côté ils acceptent l’état de « marché religieux » qui leur est imposé par la société (bien que l’on puisse trouvé ici ou là des évangéliques à la conquête du pouvoir). D’un autre côté, ils n’hésitent pas à être critiques vis-à-vis de certains discours au sein de la société (on pensera tout de suite aux questions d’IVG, de suicide assisté, ou LGBT).

Les réformés face aux évangéliques

Maintenant que nous avons pu définir les positionnements des différents acteurs, nous pouvons comprendre un peu mieux pourquoi les milieux réformés ont des réticences vis-à-vis des milieux évangéliques. Ayant grandi dans l’EERV avant d’exercer le ministère dans l’EPG, ce sont les deux institutions que je connais le mieux. Il serait intéressant d’avoir des avis venant d’autres Eglises romandes. En tant que réformés, nous nourrissons parfois une certaine nostalgie d’une époque où nous régnions en maître. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec un statut que nous n’avons pas souhaité et dont nous ne savons pas que faire. Nous sommes conscients des contradictions qui sont les nôtres, mais n’ayant jamais vraiment su embrasser la réalité du pluralisme religieux, nous nous accrochons aux quelques restes d’une époque révolue par peur de faire le saut dans le marché du religieux.

Nous ne pouvons plus être qui nous étions, mais nous ne savons pas qui nous pourrions être. Les milieux évangéliques nous apparaissent ainsi comme une menace, et nous les soupçonnons de vouloir s’emparer de nos privilèges (et des quelques membres qui nous restent). C’est mal comprendre d’où les évangéliques viennent, à savoir du rejet de l’existence d’une Eglise au sens sociologique. Mais il est également vital que nous, réformés, prenions conscience que nous ne pouvons pas rester éternellement une secte établie. Si nous ne faisons pas le saut de la dénomination rapidement, nous ne pourrons que regarder impuissants nos institutions religieuses se déchirer sous la force des contradictions qui nous habitent. Il nous faut faire le deuil de l’Eglise.

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Pasteur dans l'EPG, je partage ici diverses réflexions, prédications et expériences, en espérant créer la discussion afin que nous puissions nous enrichir mutuellement.

3 Comments

  • Sylviane Mathey

    L’EERV doit-elle mourir pour mieux renaître ? Je le pense. Sa sclérose et son histoire la définissent. Pour ma part j’ai soif d’une église vivante non fondamentaliste, ouverte aux
    pluralisme. Où la communauté est un plus, pas une contrainte et où la tradition perdure dans le chant.
    Là où je ne me reconnais pas chez les évangéliques, une lecture du texte biblique au pied de la lettre. La pression communautaire sur la vie privée, un prosélytisme qui fait fi du respect des convictions individuelles.
    J’ai quitté l’EERV pour des raisons différentes.
    Des positions dogmatique du pouvoir et des privilèges. Un virage sensible à droite dans les années 80. L’incapacité presque ontologique à s’adresser theologiquement aux plus faibles de la société. OK, il y a le CSP, les aumôneries diverses. C’est un peu un super marché, il suffit d’aller dans tel ou tel rayons avec ce que cela suppose de connaissances de ces rayons justement. Les relations sont rarement égalitaires. On aide, on est aidé, pasteurs/ laics, structures lourdes. Je rêve d’une église aux structures mouvantes qui puisse répondre présente rapidement dans le vivre avec de chacun. Une implication de tous et pas seulement des pasteurs ou de quelques laïcs bénévoles.
    Une véritable séparation de l’Etat.
    Je pense que je suis actuellement plus proche des églises libres d’autrefois, bien que plus ouvertes aux changements de notre société. Mariage pour tous, Exit, PMA, LGBT, climat…

  • David Richir

    Cher Philippe,
    Un grand merci pour cet apport à la réflexion des dynamiques qui animent – souvent en souterrain – nos relations parfois complexes entre institutions évangéliques et réformées.
    Si l’institutionnel peine parfois à trouver sa place dans notre monde en mutation, les relations personnelles entre croyants, et particulièrement entre ministres/serviteurs me réjouissent de plus en plus. Depuis ma pratique de pasteur évangélique à Morges jusqu’à mes rencontres aujourd’hui, mes relations avec mes collègues réformés et catholiques sont excellentes. Et le récent Forum chrétien romand a encore approfondi ce sillon de la rencontre.
    Puissent nos institutions être transformées par les femmes et les hommes de bonne volonté qui les composent, et se mettre toutes au service de cette utopie réaliste qu’est le Royaume de Dieu !
    Fraternellement,
    David R.

    • Philippe Golaz

      Merci David de ce retour plein d’espérance. J’ai l’immense joie à Meyrin de vivre ces relations apaisées et joyeuses entre réformés, catholiques et évangéliques, dans une belle complémentarité. Mais c’est le fruit de plus de 45 ans d’efforts. Un trésor précieux !

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