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« New Age » et Bible

Introduction

Il y a une année j’ai reçu un petit livre intitulé « L’homme qui voulait être heureux » de Laurent Gounelle. C’était pour moi le premier contact direct avec la pensée « New Age ». Mais qu’est-ce que le New Age ? Où se situe-t-il par rapport au message biblique ? Que doit-on en penser ? Il n’est pas aisé de répondre à ces questions, pour des raisons que j’évoquerai plus en avant, je peux néanmoins vous dire dès maintenant que ce qui va suivre ne sera pas une légitimation de cette pensée Nouvel Âge, bien au contraire, mais grâce à cette confrontation que j’ai pu vivre au travers de ce petit livre, je sais au moins aujourd’hui un peu mieux pourquoi je m’en méfie.

S’il est si difficile de répondre aux questions posées en introduction, c’est parce que le courant New Age est lui-même considérablement diffus, sans limites strictement définies, sans organisation institutionnelle, sans texte fondateur, etc. Bref, c’est une sorte de panier dans lequel il est possible de trouver de nombreuses expressions de cette pensée, plus ou moins ésotériques, plus ou moins étranges. C’est donc l’un de ces nombreux objets que j’ai pioché au travers du petit livre « L’homme qui voulait être heureux », qui appartient au domaine du développement personnel, qui fait partie des principales expressions du New Age aux côtés du channeling, de la philosophie de la nature et du néopaganisme. Autant de termes obscures et étranges. Dans le soucis de pouvoir affirmer que « je sais de quoi je parle », je vais me concentrer sur les éléments présents dans l’ouvrage précité, où il est question de développement personnel, et qui font problèmes à mon sens.

En préambule, je souhaite expliciter la démarche qui a été la mienne autour de ma lecture du livre de Gounelle. Ayant reçu ce livre  en cadeau, je ne me voyait pas ne pas le lire, malgré le fait que le quatrième de couverture ne me mettait pas particulièrement en confiance. A la lecture des premières pages, j’ai personnellement été interpellé par le fait que je partageais un certain nombre de points communs avec le personnage principal dont je m’apprêtai à lire le récit, qui se veut être une sorte de docu-fiction. Néanmoins, j’ai rapidement relevé un certain nombre d’éléments problématiques; j’ai donc poursuivi ma lecture la Bible à la main, et en partageant mes impression avec une amie et collègue que je visitais à Paris à ce moment-là. De retour en Suisse, j’ai cherché à confronter mes impressions et mes intuitions concernant le New Age et le développement personnel avec d’autres théologiens. Je n’ai rien trouvé du côté de la théologie protestante, par contre je suis tombé sur un document rédigé par le Conseil Pontifical de la Culture et le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux, intitulé « Jésus Christ le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le ‘Nouvel Age’ ». J’en conseille vivement la lecture à celui ou celle que le sujet intéresse. Une importante bibliographie se trouve à la fin de ce document.

Pour cet article, je voulais dans un premier temps aller dans le détail du livre et des points qui sont problématiques. Mais je me suis rapidement rendu compte que le texte finirait par être relativement long pour un blog. Je vais donc me contenter de relever les principaux concepts ou valeurs qui y transparaissent, et qui sont également présentent ailleurs dans la pensée New Age, et en quoi ils entrent en contradiction avec le message biblique. Si je me permet de faire cette extrapolation, c’est notamment parce que mes intuitions concernant cet ouvrage précis, je les ai retrouvées dans le document du Vatican, parmi d’autres analyses. Je suis donc rassuré concernant la portée élargie de mes réflexions.

De quoi parle ce livre ?

Ce livre se présente comme un récit initiatique. Le personnage, un protestant de tradition et non de conviction, mais qui porte tout de même une croix huguenote autour du cou, se rend à Bali pour des vacances où il rencontre un guérisseur qui va lui apprendre comment être heureux, et surtout lui révéler ce qui l’empêche de l’être. Son principal problème est qu’il est l’otage de ses croyances, pas simplement des croyances religieuses, vu qu’il n’est lui-même pas spécialement pratiquant, mais de toutes sortes de croyances qu’il a sur lui-même. Il est lui-même enseignant, mais rêve d’être photographe et de posséder son propre studio, mais se refuse à s’engager dans cette voie-là car il ne croit pas être suffisamment doué, et pense que c’est un métier risqué du point de vue de la pérennité financière. Il est alors encouragé, en passant notamment par différentes épreuves, à se convaincre lui-même, qu’il en est capable, et s’il croit fermement qu’il peut le faire, alors il sera effectivement en mesure de faire ce qu’il souhaite.

Que ma/Sa volonté s’accomplisse

New Age: Le chemin vers le bonheur (car c’est de ça qu’il s’agit) passe par l’affirmation de sa volonté individuelle, en s’émancipant de tout autre jugement extérieur sur soi-même. Il s’agit de briser toute chaîne qui nous empêcherait de faire ce que l’on souhaite faire de notre vie. Ces chaînes sont les croyances que l’on a sur nous-mêmes, ou que les autres peuvent projeter sur nous et que l’on accepte comme normatives. Par exemples, le personnage principal du livre préférerai être photographe plutôt que d’être enseignant, mais ne croit pas avoir assez de talent. Il doit donc se débarrasser de cette croyance.

Bible: « que Ta volonté soit faite, et non la mienne » (Lc 22:42). « Que Ton nom soit sanctifié, que Ton règne vienne, que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6:10). « Ne vous conformez pas au monde actuel, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence afin de discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait. » (Rm 12:2). La question de la volonté est bien présente dans la Bible, seulement, il n’est pas question d’accomplir la volonté de l’homme, mais que l’homme accomplisse celle de Dieu. Quand l’homme confronte sa propre volonté, ses propres projets, avec celle de Dieu, il se rend rapidement compte que les deux ne correspondent pas tout à fait. Le chrétien va s’efforcer à faire correspondre sa volonté à celle de Dieu, afin qu’il n’y ait plus de différence entre les deux, car seul Dieu sait ce qui est « bon, agréable et parfait ».

Avec ce premier élément apparaît déjà un des principaux problèmes, c’est le nombrilisme de cette pensée. Il est question de permettre à l’homme de devenir heureux selon ses propres critères, en accomplissant sa propre volonté, tout en gagnant sa propre indépendance. On se concentre toujours plus sur l’homme, et sur l’individu, en excluant petit à petit toute altérité, qu’elle soit humaine ou divine.

Le Salut est caché en l’homme

New Age : Dans le New Age, il est essentiellement question pour l’homme de trouver en lui ce petit plus qui lui permettra d’être heureux, de développer le potentiel qui se cache au plus profond de lui-même. Et cela passe parfois par un rejet de l’altérité. Dans “L’homme qui voulait être heureux”, on peut observer un enfermement sur lui-même du personnage, qui devient de plus en plus solitaire, et portant un regard parfois dédaigneux sur les autres qui ne se sont pas “éveilés”.

Bible : Ici aussi, le mouvement est radicalement différent. Là où le New Age promeut un mouvement de replis de l’homme sur lui-même qui se regarde toujours plus le nombril, la Bible nous parle au contraire d’un détachement de soi-même, d’une mort du “vieil homme”, pour renaître en un être nouveau, suite à l’action de l’Esprit Saint. Le Salut ne se trouve pas en l’homme, mais en Dieu. Le potentiel extraordinaire que l’homme pourrait atteindre, ce n’est pas par ses propres forces qu’il l’atteint, mais c’est quand il accepte de s’abandonner à Dieu, qu’Il peut alors agir à travers sa créature et accomplir des choses merveilleuses. « il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2:11)

L’intention première du livre, que l’on devine dans le titre, à savoir favoriser aux gens l’accès au bonheur est tout à fait louable. Qui ne souhaite pas être heureux ? Et qui pourrais ne pas souhaiter à d’autres de l’être ? Malheureusement, bien que le point de départ puisse être louable, ce livre, et le New Age de manière plus large se plante complètement. Ce « Nouvel Age » se veut, de manière globale, d’un côté être une réaction critique face à la modernité, et notamment à la négation de la dimension spirituelle de l’homme dans celle-ci. Mais si le New Age réussit si bien, c’est parce qu’elle se situe dans la continuité de la modernité, de la poursuite de l’efficacité, dans le culte de l’individualité, et elle enfonce l’homme de plus en plus dans ce schéma aliénant sous couvert de bonnes intentions, en voulant lui redonner la maîtrise de sa spiritualité. D’un autre côté, le « Nouvel Age », est nouveau en opposition au christianisme, qui lui est « vieux », il symbolise une nouvelle ère, celle du Verseau, qui vient succéder à l’être chrétienne du Poisson. Le Christ y est ainsi représenté comme le premier « élevé », comme un maître de sagesse dont le message « cesser de croire en Dieu » a été mal interprété par ses disciples. D’ailleurs, dans « L’homme qui voulait être heureux », l’acte libérateur ultime, ce qui marque définitivement son « élévation » et lui permettra enfin d’être heureux, consiste à se débarrasser de la croix qu’il porte autour du cou.

En bref…

Ce que j’ai ressenti et constaté c’est une incompatibilité profonde entre le New Age et le message biblique, en ce que les deux prennent des directions fondamentalement différentes l’une de l’autre. Le New Age pousse à se renfermer sur soi-même, il va de l’homme vers l’homme, le retranchant dans toujours plus d’individualité, satisfaisant son ego et ses fantasmes de toute-puissance. A l’inverse, le message biblique nous invite à nous détacher de nous même, nous enseigne un lâcher prise sur notre propre existence que nous remettons entièrement entre les mains de Dieu. La Bible nous appelle vers le Tout Autre, elle va d’abord de Dieu vers l’homme, pour ensuite revenir vers Dieu.
Deux conceptions du bonheur s’affrontent et s’oppose. Une conception charnelle du bonheur, où l’on recherche l’absence de douleurs, l’absence de limitation, le pouvoir et la maîtrise de soi, la performance qui nous permettra de nous élever au-dessus des autres hommes. En face, nous avons un Dieu qui est descendu parmi les hommes, qui s’est fait le plus humble des hommes et qui nous invite à le suivre. C’est paradoxalement ici que se trouve le bonheur du chrétien, à la suite du Christ, dans le service de Dieu et des hommes, dans Sa présence réconfortante dans la douleur et les peines, dans l’expérience de Sa toute puissance quand la nôtre ne suffit pas, dans Sa Parole quand il nous dit « je suis avec toi, vaillant héros », alors que l’on se sent le dernier des hommes. « Lorsque la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes ont été manifestés, il nous a sauvé, non à cause des oeuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit, qu’il a répandu sur nous avec abondance par Jésus-Christ notre Sauveur, afin que, justifiés par sa grâce, nous devenions, en espérance, héritiers de la vie éternelle. » (Tite 3:4-7)

Mais que faire alors ? Jeter aux ordures tout ce qui porte l’étiquette New Age, et avec celles et ceux qui y sont attachés ? Certainement pas ! Bien qu’il faille faire attention à ne pas employer à l’aveugle des « techniques » New Age en espérant rendre ainsi le message biblique plus intéressant, au risque d’atténuer la puissance de l’Evangile en le rendant trop charnel, il faut toujours garder à l’esprit que celui ou celle qui trouve de l’intérêt dans cette littérature et cette spiritualité, est en quête de Dieu, qu’une véritable soif l’habite. Conscients de cela, nous pouvons alors chercher à faire résonner en lui ou en elle cette Bonne Nouvelle du Christ mort et ressuscité pour le Salut des hommes, nous pouvons lui montrer le chemin du bonheur chrétien, celui de se savoir sauvé, d’avoir l’assurance du pardon en Dieu, et l’espérance d’avoir sa place dans le Royaume de Dieu.


Mise à jour (25.04.2015)

Je me permet d’ajouter deux liens en rapport avec cet article, vers le blog d’un ami qui propose des textes et des réflexions des Pères de l’Eglise.

Yoga et christianisme sont-ils compatibles ? (I)

Yoga et christianisme sont-ils compatibles ? (II)

 

 

Notes:
1. Laurent Gounelle, « L’homme qui voulait être heureux », Paris, Pocket, 2010.
Laurent Gounelle, « L’homme qui voulait être heureux », Paris, Pocket, 2010.

golazphil

Etudiant en Master de théologie à Lausanne, je partage ici diverses réflexions et expériences, en espérant créer la discussion afin que nous puissions nous enrichir mutuellement.

6 Comments

  1. Bonjour !

    Excellente analyse de cet ouvrage-dont on m’avait parlé, et que j’avais déjà remarqué, mais que je n’ai pas encore lu. Ce type d’ouvrages(comme d’autres auteurs), ainsi que ce thème du « bonheur » est généralement en bonne position dans les librairies. Cela m’avait particulièrement frappé l’été dernier. Il est aussi intéressant de comparer avec les librairies chrétiennes, ou plutôt ce qui se vend(ou achète) le plus.

    Bien à vous et bien fraternellement,
    Pep’s

    PS : du coq à l’âne ou presque : à noter que le pasteur Gilles Boucomont estime(dans son « Mener le bon combat ». Ed. Première Partie, 2011) que la liberté de choix entre le bien et le mal est une « malédiction » héritée de la chute. Or, dit-il, « être vraiment libre, ce n’est pas avoir le choix entre le bien et le mal, c’est être positionné du côté de Dieu. Ce qui veut dire que le texte biblique ne promeut pas la notion de libre-arbitre qui est un concept moderne lié aux Lumières. »(op. cit., p153 et ss)

    • Pour rebondir sur votre post scriptum, bien que sur de certains points je rejoigne le pasteur Boucomont, il m’est plus difficile d’être d’accord avec lui sur celui-ci. Je n’ai pas lu ce livre-là, mais la citation que vous me proposez ici présente certains problèmes, qui sont d’ailleurs traités par Martin Luther dans son traité du « serf arbitre ». Si la liberté de choix est héritée de la chute, qu’en est-il alors de cette chute ? Est-elle voulue par Dieu ? Dieu serait-il alors un Dieu mauvais qui plonge volontairement et de sa propre action l’homme dans la mort ? Ou l’homme a-t-il été créé dès l’origine avec un arbitre, non pas « libre » mais « servile », que nous soumettons soit à Dieu soit à la chair ? C’est toute la question de la double prédestination qui se cache là-derrière, un question certes très complexe, mais également très enrichissant quand on s’y plonge.

  2. Bonsoir Philippe, je vous remercie de votre remarque à mon « post-scriptum ».

    A votre question : « Si la liberté de choix est héritée de la chute, qu’en est-il alors de cette chute ? Est-elle voulue par Dieu ? Dieu serait-il alors un Dieu mauvais qui plonge volontairement et de sa propre action l’homme dans la mort ? » Je répondrai personnellement « certainement pas ».

    L’apôtre Jacques dit bien « Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise: C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne. Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise.… »(Jacq.1v13-14)
    D’autre part, nous ne devons pas « nous y tromper », puisque, selon le même apôtre, « toute grâce excellente et tout don parfait descendent d’en haut, du Père des lumières, chez lequel il n’y a ni changement ni ombre de variation. Il nous a engendrés selon sa volonté, par la parole de vérité, afin que nous soyons en quelque sorte les prémices de ses créatures ».(v16-18)
    Le « (libre) choix » est donc vite limité cf Deut.30v19-20(par ailleurs cité par Gilles Boucomont dans le livre pré-cité). A noter qu’il ne s’agit pas d’une question de « bien » ou de « mal », mais plutôt « de vie ou de mort ».

    Ensuite, « ou(bien) l’homme a-t-il été créé dès l’origine avec un arbitre, non pas « libre » mais « servile », que nous soumettons soit à Dieu soit à la chair ? C’est toute la question de la double prédestination qui se cache là-derrière, une question certes très complexe, mais également très enrichissante quand on s’y plonge ».
    Et c’est bien, me semble-t-il, la question à poser. Je me souviens de ce texte de Luther en rapport avec notre sujet et auquel vous faites référence. Cette question de savoir à qui nous nous soumettons (vous relevez fort justement l’alternative : si ce n’est pas Dieu, c’est donc, « non ton frère » ;-), mais la chair) est également posée dans l’épître aux Galates.

    Elle est certes délicate et complexe(j’en suis loin d’en avoir fait le tour) mais effectivement enrichissante et passionnante « quand on s’y plonge », dans le sens qu’elle nous permet aussi de discerner le fondement de nos convictions sur certaines idées ou concepts.
    Elle mérite que l’on s’y plonge, pour découvrir le vrai sens de la liberté et de ce qu’est la liberté en Christ. Ce n’est pas mince, à une époque où l’on croit atteindre « la vraie liberté », mais de certaines façons qui ne semblent mener qu’à des impasses.

    A noter ce lien vers un article de Daniel Saglietto sur le sujet et dont vous avez sans doute déjà pris connaissance : http://larevuereformee.net/articlerr/n261/lhomme-a-t-il-un-libre-arbitre

    Bien à vous et en vous remerciant pour votre accueil(comme de votre passage chez nous).
    Fraternellement,
    Pep’s

  3. Je vous en prie. Je serai intéressé par votre avis.
    Pour en revenir au Gounelle, à noter qu’il est connu de certains jeunes(ado) et qu’il est parfois recommandé à ces mêmes jeunes. Votre mise en garde est d’autant plus salutaire.

    Fraternellement,
    Pep’s

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