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L’Eucharistie (Les mots de la foi)

Je tente ici de proposer une petite série d’articles sur « les mots de la foi » ou de l’Eglise, ces mots que l’on entend ou utilise plus ou moins souvent, mais parfois sans trop savoir ce qu’ils signifient. La plupart des termes ont été trouvés suite à un appel à contribution sur Facebook et twitter. Vous pouvez également faire des propositions en commentant cet article 😉
Merci à Myriam qui a proposé « Eucharistie ».

Petite introduction

Le terme “eucharistie” vient du grec ευ͗χαριστία (eucharistia) qui signifie “action de grâce”, on trouve également dans le Nouveau Testament le verbe ευχαριστεω (eucharisteo) “rendre grâce”, et une fois l’adjectif ευχασιτος (eucharistos) “reconnaissant”. Au total, il est présent 54 fois, toujours avec ce même sens d’être reconnaissant, de rendre grâce, et quasiment à chaque fois cette reconnaissance est adressée à Dieu (en Rm 16:4, c’est envers ses collaborateurs Prisca et Aquilas que Paul est reconnaissant). L’objet de la reconnaissance est “toutes choses” comme l’enseigne Paul aux Ephésiens (Eph 5:20), mais certains sujets reviennent plus souvent que d’autres. Paul, encore, remercie souvent pour les communautés qui le soutiennent et sont fidèles à Dieu, ou pour ses compagnons. Il est reconnaissant envers Dieu pour les autres, pour l’action de Dieu auprès d’eux, et parce qu’ils sont source de joie pour Paul. L’autre objet pour lequel on rend souvent grâce dans la Bible, c’est la nourriture. Que ce soit chez Paul, mais également dans les évangiles, où c’est le verbe ευχαριστεω qui est employé lorsque Jésus rend grâce lors de la multiplication des pains (Mt 15:36 / Marc 8:6 / Jn 6:11), mais également lors de la Cène (Mt 26:27 / Mar 14:23 / Luc 22:17,19).

L’Eucharistie aujourd’hui

Aujourd’hui, le terme “eucharistie” est employé essentiellement par l’Eglise Catholique, dans le cadre du dernier emploi que j’ai relevé, à savoir celui de la Cène. Si le terme “eucharistie” dans le sens de rendre grâce, désigne premièrement la prière de reconnaissance qui est adressée à Dieu au moment de rompre le pain et de présenter la coupe, par extension ce même terme sert également à désigner les espèces (les hosties), la communion en elle-même (le fait de recevoir les espèces), le rite qui entoure tout cela (célébré par le prêtre), voire même la messe elle-même.
Dans les églises protestantes par contre, le terme d’eucharistie a aujourd’hui disparu, et on fait souvent la différence entre l’Eucharistie (catholique) et la Sainte Cène (protestante). Cette différenciation n’a pas été faite par les réformateurs qui parlaient bel et bien d’eucharistie pour désigner ce sacrement commun à toutes les églises. Mais le sujet de l’eucharistie fut l’un des principaux facteurs de tensions entre catholiques et protestants au 16è siècle, et continue d’être une pierre d’achoppement dans le dialogue oecuménique. Je reviendrai sur ces divergences théologiques en fin d’article, car avant je souhaite rappeler ce qu’est le sacrement de l’Eucharistie ou de la Sainte Cène, et comme toujours, c’est avec mes yeux de réformé que je le fais.

Les textes bibliques sur lesquels nous nous fondons sont ceux qui racontent le repas de la Pâque que Jésus a pris avec ses disciples peu de temps avant de mourir, et lors duquel il a institué les gestes et les paroles que nous reproduisons aujourd’hui quand nous célébrons ce sacrement. Nous retrouvons ce récit dans les évangiles synoptiques, à savoir Matthieu, Marc et Luc.

“Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain et prononça la prière de bénédiction, puis il le rompit et le donna aux disciples en disant: «Prenez, mangez, ceci est mon corps.» Il prit ensuite une coupe et remercia Dieu, puis il la leur donna en disant: «Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de la [nouvelle] alliance, qui est versé pour beaucoup, pour le pardon des péchés. Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père.»”
– (Matthieu 26:26–29 SEG21)

 

Ainsi que la reprise faite par Paul:

“En effet, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis. Le Seigneur Jésus, la nuit où il a été arrêté, a pris du pain. Après avoir remercié Dieu, il l’a rompu et a dit: [«Prenez, mangez.] Ceci est mon corps qui est [rompu] pour vous. Faites ceci en souvenir de moi.» De même, après le repas, il a pris la coupe et a dit: «Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. Faites ceci en souvenir de moi toutes les fois que vous en boirez.» En effet, toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne.”
– (1 Corinthiens 11:23–26 SEG21)

 

D’une part, Jésus encourage les disciples à reproduire ces mêmes gestes et mêmes paroles par la suite. D’autre part, Il en explique le sens, liant par la même occasion ce rite avec Sa Passion. Quand aujourd’hui nous prenons le pain et le vin, plusieurs choses se jouent.
– Nous nous plaçons à la suite des disciples et de Jésus.
– Nous rappelons le sens du sacrifice du Christ tout en le rendant proche de nous
– Cela nous permet ainsi de prendre part à cette Alliance qui nous est offerte et manifestée à la croix et dans laquelle nous sommes entrés au moment du baptême. (A ce propos, vous pouvez jeter un oeil à cette prédication du culte des Rameaux 2013)

De plus, il y a dans la communion deux dimensions, une verticale et une horizontale. Dans la verticalité, nous entrons en communion avec le Père, au travers du sacrifice de son fils Jésus-Christ et par l’action du Saint-Esprit qui nous prépare à Le recevoir intérieurement. Dans l’horizontalité, nous formons le corps du Christ avec le reste des fidèles avec qui nous communions, mais avec aussi tous les autres chrétiens qui à travers le monde participent à ce même sacrement en disant “Amen” lorsqu’ils reçoivent l’eucharistie.

Alors oui, comme je l’ai mentionné plus haut, il y a diverses façons de concevoir ce qui se joue dans l’Eucharistie ou Sainte Cène, selon les différents courants du christianisme, et je propose donc de les résumer rapidement.

Eucharistie et traditions chrétiennes

Précisons rapidement les choses en présentant les principales différences, au delà du simple fait que les protestants utilisent du pain tandis que les catholiques utilisent de l’hostie. La différence profonde est théologique, et se concentre principalement sur la modalité de la présence du Christ dans le sacrement, la modalité selon laquelle le croyant participe à la nouvelle Alliance offerte en Jésus-Christ. Cela me permet également d’introduire d’autres mots bien barbares, à savoir transsubstantiation et consubstantiation. Mais regardons plutôt la question selon le point de vue de différentes confessions.

Chez les catholiques

L’Eglise Catholique confesse que le pain et le vin utilisés lors de l’eucharistie changent de substance pour devenir “réellement, vraiment et substantiellement » corps et sang du Christ, tout en conservant les caractéristiques physiques du pain et du vin, et cela de manière permanente. C’est ce qu’on appelle la transsubstantiation. Saint Augustin dit à ce propos ceci:

Ce que vous voyez sur l’autel de Dieu…, c’est le pain et la coupe : c’est cela que vos yeux vous apprennent. Mais ce dont votre foi doit être instruite, c’est que ce pain est le corps du Christ, que cette coupe est le sang du Christ. (…) Mes frères, c’est cela que l’on appelle des sacrements : ils expriment autre chose que ce qu’ils présentent à nos regards. Ce que nous voyons est une apparence matérielle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel.

Chez Luther

Les luthériens sont ensuite les plus proches des catholiques, à commencer par la liturgie, et la théologie qui se trouve derrière est similaire mais légèrement modifiée, on ne parle plus de transsubstantiation mais de consubstantiation. Il s’agit toujours de la question de la substance du pain et du vin, mais pour Luther le pain et le vin restent pleinement pain et vin dans l’eucharistie, tout en étant en même temps corps et sang du Christ. Il y a coexistence des deux substances, selon ce qu’on appelle l’union sacramentelle. Par ailleurs, il n’y a union sacramentelle que pour la durée du sacrement, à la suite duquel le pain redevient pain et le vin redevient vin.

[C’est] une nécessité contraignante que le vrai et véritable corps du Christ soit corporellement présent dans le pain que nous rompons, en sorte que les indignes peuvent le goûter corporellement puisqu’ils ne le goûtent pas spirituellement. C’est ce que cette parole de Paul montre par son énoncé même: le pain que nous rompons est la communion, c’est-à-dire le corps commun du Christ réparti entre ceux qui reçoivent le pain rompu.
– Martin Luther, “De la Cène du Christ”, [491].

Chez Calvin

On fait encore un pas de plus (en avant ou en arrière, à vous de décider) avec Calvin, pour qui bien qu’il y ait présence réelle du Christ dans l’eucharistie celle-ci est spirituelle. Il y a présence réelle du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, mais cette présence est spirituelle et non substantielle. Il défend une position médiane, cherchant à éviter les extrêmes du luthéranisme ou catholicisme d’un côté, et de Zwingli de l’autre.
Voici ce qu’on peut lire dans l’Institution de la religion chrétienne (le français est un peu passé, mais c’est ce que j’ai trouvé de mieux dans la bibliothèque de Rome depuis laquelle je vous écris):

Or il nous convient yci de garder deux vices. L’un est, qu’en exténuant par trop les signes, on ne les sépare des mystères ausquels ils sont aucunement conjoincts : et par conséquent qu’on abbaisse l’efficace. L’autre, qu’en les magnifiant outre mesure, on n’obscurcisse la vertu intérieure. (…)
Comme manger le pain, non pas le regarder, administre au corps la nourriture: ainsi faut-il que l’âme soit vrayment faite participante de Christ, pour en être soustenue en vie éternelle. Cependant nous confessons bien que ceste manducation ne se fait que par foy, comme nul autre ne se peut imaginer.
– Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV, XII, 5.

Chez Zwingli

La théologie de Zwingli penche encore plus vers le mémorialisme, mais il n’exclut pas pour autant, comme on tend souvent à le penser, la présence du Christ. Celle-ci est purement spirituelle, et n’est pas liée aux espèces ou au rite de l’Eucharistie qui n’est qu’un signe. Il interprète d’ailleurs les paroles « ceci est mon corps/sang » par « ceci représente mon corps/sang ». Bien que sa théologie soit relativement proche de celle de Calvin, ce dernier s’est distancié de Zwingli notamment au travers de Théodore de Bèze devant Catherine de Médicis. Dans une lettre adressée au roi François 1er, voici ce que l’on peut lire :

We believe that Christ is truly present in the Lord’s Supper; yea, we believe that there is no communion without the presence of Christ. This is the proof: « Where two or three are gathered together in my name, there am I in the midst of them » (Matt. xviii. 20). How much more is he present where the whole congregation is assembled to his honor! But that his body is literally eaten is far from the truth and the nature of faith. It is contrary to the truth, because he himself says: « I am no more in the world » (John xvii. 11), and « The flesh profiteth nothing » (John vi. 63), that is to eat, as the Jews then believed and the Papists still believe. It is contrary to the nature of faith (I mean the holy and true faith), because faith embraces love, fear of God, and reverence, which abhor such carnal and gross eating, as much as any one would shrink from eating his beloved son. . . . We believe that the true body of Christ is eaten in the communion in a sacramental and spiritual manner by the religions, believing, and pious heart (as also St. Chrysostom taught). And this is in brief the substance of what we maintain in this controversy, and what not we, but the truth itself teaches.
Ulrich Zwingli, cité par Schaff, P. (1878). The Creeds of Christendom, with a History and Critical Notes: The History of Creeds (Vol. 1, p. 375). New York: Harper & Brothers, Publishers.

Ces différentes positions, et toutes celles qui se trouvent à mi-chemin, cherchent à articuler d’une part les paroles “ceci est mon corps” et “ceci est mon sang” qui vont dans le sens de la transsubstantiation, et le “faites ceci en mémoire de moi” qui va plutôt dans le sens de la conception zwinglienne.

Je me situe personnellement plutôt dans la conception calviniste de la Sainte Cène, où le Christ est réellement présent de manière spirituelle, et c’est par la foi que je peux le recevoir et entrer en communion avec Dieu, alors que par ma présence, mes gestes et mes paroles, je suis en communion avec le reste des chrétiens, rendant également témoignage de cette Alliance à laquelle je participe.

 

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golazphil

Etudiant en Master de théologie à Lausanne, je partage ici diverses réflexions et expériences, en espérant créer la discussion afin que nous puissions nous enrichir mutuellement.

4 Comments

  1. Merci pour cet article très clair ! Manque juste la conception orthodoxe de l’eucharistie pour que le paragraphe sur les traditions chrétiennes soit complet 😉

    • Merci pour ton message! 🙂
      Je n’ai en effet pas évoqué les orthodoxes, et je dois confesser mon manque de connaissance en la matière. Il me semble qu’ils partagent la conception catholique, mais tu peux peut-être apporter tes lumières sur le sujet ?

  2. Si j’ai bien compris, chez les orthodoxes l’eucharistie est un « divin échange », les hommes apportent le pain et le vin, et reçoivent le corps et le sang de Jésus. Tout dans l’Eglise orthodoxe et toujours divino-humain (à l’image du Christ qui a les deux natures). L’Eglise elle même, en temps que corps du Christ est donc divino-humaine (contrairement à la conception réformée, on se réjouit d’un prochain article sur l’ecclésiologie 😉 ).
    Dans l’eucharistie le croyant, en recevant le corps du Christ, est christifié. Contrairement aux aliments habituels que nous assimilons, dans l’Eucharistie c’est nous qui sommes assimilés par ce que nous mangeons. L’Eucharistie propage la vie du Christ dans tout notre être et nous configure à son image (d’où le terme de christification).
    L’Eucharistie est aussi un médication, un remède contre le péché et les passions qui dévorent l’âme. L’Eucharistie c’est le mystère ultime ! Il englobe tout et rien ne le dépasse.

    C’est très réduit, mais voilà en quelques lignes..

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