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De la photographie théologique ?

Je dédie une grande partie de mon temps et de mon énergie à l’étude de la théologie. A côté de cela, je me passionne également pour la photographie. Rapidement, je me suis demandé s’il était possible de concilier les deux. Ma réflexion est partie du constat que de nombreuses formes d’arts le font, possèdent une dimension théologique. Entrez dans une église catholique, et vous verrez des peintures mettant en scène un événement biblique, ou reflétant un dogme. Vous y trouverez des vitraux, avec cette vision pédagogique d’enseigner par l’image ce que nous dit la Bible. Ecoutez la musique, qui elle aussi raconte la Bible mais sert aussi à louer Dieu. Parmi toutes ces formes d’arts, la photographie peut-elle aussi avoir sa propre dimension théologique ?

Vous trouverez quelques photographes qui ont abordés des thèmes bibliques ou plus largement relatifs au christianisme dans leur travail. Un des plus connus est Andres Serrano, notamment pour son Piss Christ avec toute la polémique qu’il y a eu autour. David Lachapelle a également exploré cette thématique avec la dimension agréablement provocatrice qu’on lui connait. Plus proche de nous, Jean-Christophe Ballot s’est intéressé aux statuaires religieux au Mexique ou à la présence de la croix au mont Athos, ou encore Olivier Christinat, le photographe lausannois, qui a présenté une approche des plus intéressantes des récits bibliques au travers de ses « Photographies Apocryphes » dont fait partie le fameux triptyque « le repas ».
Bien qu’ils aient abordés des thèmes bibliques ou relatifs au christianisme, je ne pense pas que l’on puisse qualifier leur photographie de « théologique », et probablement qu’eux non-plus n’utiliseraient pas ce terme. Il s’agit à chaque fois d’une personne qui exprime à travers la photographie sont point de vue hautement subjectif, sa lecture personnelle, du texte biblique ou de la tradition. Bien entendu, tout travail photographique est un travail hautement subjectif, bien que l’on travail avec des « objectifs ». Et je ne prétend pas qu’il est possible de produire une photographie « objective », « neutre ».

Subjectivité et objectivité relative du discours

Pensons ceci: je lis avec une connaissance un texte biblique, et cette connaissance me demande de lui parler un peu plus de ce texte-là. Je peux alors lui tenir deux discours différents, d’égale valeur, mais portant sur deux dimensions distinctes. Je peux lui dire en quoi ce texte-là me parle, ce qui me touche, ou me révolte à son sujet, en quoi il fait écho avec des événements de ma vie. C’est ce que font les photographes présentés précédemment dans leurs oeuvres. Dans ce premier discours j’assume pleinement ma subjectivité, et je la met en avant, je lui permet de pleinement s’exprimer. C’est ce que l’on fait dans les groupes JPs par exemple, ou lors de lectio divina.
Mais je peux tenir un autre discours, sur un second plan. Je peux choisir de mettre de côté ma subjectivité. Il est nécessaire d’assumer malgré tout cette subjectivité, en être conscient, afin de pouvoir la discerner et l’identifier dans notre discours. Pour reprendre notre exemple, je peux également tenter de saisir l’essence du texte biblique, en déchiffrer autant que possible les tenants et aboutissants, en comprendre les subtilités, pour donner à mon interlocuteur une présentation du texte moins subjective, où je ne présente pas ce que moi j’ai compris, mais ce qu’il peut y avoir à comprendre de manière plus générale. C’est ce que fait la théologie. Elle n’est jamais pleinement objective, elle garde toujours une dimension subjective, dépendante de la tradition, des théologiens de l’histoire et des interlocuteurs d’aujourd’hui, mais elle fait un effort pour offrir un discours qui permette à l’autre, à l’interlocuteur, de mieux comprendre le texte. Elle tend vers une objectivité relative, mais cela nécessite d’abord, d’assumer pleinement sa subjectivité.

Objectivité relative en photographie

Ainsi, cette question se pose: la photographie peut-elle également chercher à prétendre à plus d’objectivité, et se mettre au service de la théologie ? Probablement que la part de subjectivité en photographie sera toujours plus importante que dans le discours théologique, mais je pense qu’il est possible de chercher, de tendre vers une objectivité relative, tout en sachant qu’elle ne sera jamais atteinte, et que cette forme de photographie restera toujours dépendante d’une part du discours théologique auquel elle se raccroche pour obtenir sa matière, et d’autre part à l’histoire de la photographie qui la précède, du contexte dans lequel elle s’inscrit, sans oublier le photographe lui-même, qui a sa propre histoire, sa propre expérience de vie, et ses propres compétences également.

Bien que la réponse m’a rapidement semblé être « oui », j’ai peiné à trouver des photographies qui remplissent les critères que j’avais défini, et rejoignent mes attentes. En 2013, je me suis rendu à un colloque à Strasbourg, organisé par la faculté de théologie protestante de Strasbourg et par le département d’histoire de l’art de l’université de Lausanne. Elle portait le titre « Le christ dans la photographie contemporaine » et venait taper pile dans les questions que je me posais. J’ai eu le plaisir de pouvoir y rencontrer et de discuter avec des photographes comme Olivier Christinat ou Jean-Christophe Ballot, ainsi que des experts de la question comme le Professeur Philippe Kaenel de l’UNIL ou Nathalie Dietschy qui a écrit sa thèse sur le sujet. Malheureusement, bien que la question semblait les intéresser, ils ne pouvaient pas me citer un photographe ayant travaillé de cette manière. C’est durant le second semestre de l’année 2013 que les choses ont pu avancer un peu plus.

Travaux pratiques

La première étape fut la demande qui m’a été adressée par la Faculté de Théologie et de Sciences des Religions (FTSR) de l’Université de Lausanne de réaliser une série de 6 clichés pour illustrer le Master en Théologie, notamment pour les nouvelles affiches. Ils avaient un certain nombres d’attentes bien précises sur ce qu’ils souhaitent voir figurer, mais j’avais tout de même une certaine liberté de mouvement, et cela fut l’occasion de réaliser une série de clichés qui bien que ne faisant pas partie du choix final m’ont permis d’explorer par la pratique un champ que j’explorais déjà par la pensée. J’ai travaillé sur ce projet avec un ami de la faculté, qui était alors assistant au décanat et chargé de s’assurer du bon déroulement de ce projet.

La première photographie à travers laquelle j’ai commencé à expérimenter cela fut celle que vous pouvez voir ci-dessous. Certes, il y a une petite dimension provocatrice à vouloir faire ainsi planer l’ombre de la croix sur le Master en Théologie, que les plus libéraux n’apprécieront pas forcément, pour autant qu’ils comprennent cette image comme je la comprend. Quoi qu’il en soit, contrairement à ce à quoi je m’attendais elle a beaucoup plus et a été sélectionnée.

La Croix dans le MTh

S’en est suivi une série d’images autour de la tentation d’Ève, entre lecture littérale et réappropriation du texte, le résultat final m’a beaucoup plus en ce que je n’ai pas essayé d’exprimer mon point de vue, contrairement à celle de la Croix qui reflètes des positions de certains théologiens. La série ci-dessous a été réalisée simplement dans le coeur de faculté de la FTSR, là où les étudiants se retrouvent, où nous avons utilisés un des murs comme toile de fond, une pomme comme simple accessoire, et deux mains, celle de Guillaume, l’assistant étudiants qui travaillait également sur le projet, et celle de Rei (prononcez « Lei ») qui n’étudie pas du tout dans notre faculté mais qui a bien voulu jouer le modèle main pour l’occasion. Les photos sont présentées et numérotées selon l’ordre dans lequel elles ont été prises, mais cela n’implique pas nécessairement qu’il y a une continuité, bien que l’on puisse en voir une. Les images ont été prises à la suite, suivant une même idée générale de reprise et de d’exploration du texte à travers des tentatives de réinterprétations visuelles. Les éléments composant l’image restent les mêmes, mais sont agencés différemment, racontant quelque chose de différent à chaque fois. La première image poserait cependant un problème, si l’on souhaite lire les images ensemble, puisque Ève y refuse la pomme tendue par Adam après qu’il y ait mordu. Elle pourrait également refuser dans un premier temps avant de succomber à son tour. Quoi qu’il en soit, le texte biblique donne le rôle d’acteur principal à Ève, qui cueille le fruit, mord en premier, avant d’en donner à Adam, ce qui a valu un lecture misogyne du texte qui a tout de même connu ses détracteurs dans la peinture de la Renaissance où de temps en temps Adam prenait le rôle d’acteur, comme dans cette première photographie. Je laisse la liberté à chacun de lire ces images avec ses yeux également.

Finalement, aucune de ces images n’aura été retenue. C’en est une autre, toujours sur le même sujet, représentée ci-dessous. Cette fois-ci vous pouvez voir le visage de Rei, sur la gauche de l’image, une étudiante de théologie, Emmanuelle, sur la droite, et moi-même au centre. Pourquoi deux femmes ? Il ne faut pas forcément y lire deux « Ève » immédiatement. On peut y voire à choix une représentation du serpent sous les traits d’une femme, ou alors une figuration de Lilith, la première femme d’Adam selon la Kabbale, comme la vu le professeur Mathys, de Bâle.

Péché originel 5

Péché originel 5

Suite à cette expérience, j’ai eu une bonne surprise lors d’un séjour à Paris en fin d’année, quelques semaines après avoir terminé ce projet pour la FTSR. J’étais dans cette ville à l’occasion du Salon de la Photographie, et j’ai choisit de me rendre au culte le dimanche matin au Marais. En arrivant dans l’église, j’ai eu la surprise d’y découvrir une exposition photographique, intitulée « 12 Stations pour un chemin de foi ». Différents photographes ont pris au total des photos dans 12 stations de métro de Paris, et y ont représenté des événements bibliques en relation, plus ou moins directe, avec le nom de la station. Voici ce que dit le dossier de presse à propos du projet: « 12 photographies réalisées dans ou autour de 12 stations de métro parisiennes dont les noms évoquent des lieux, des personnages ou des concepts bibliques (Nouveau Testament). Il s’agit d’une invitation au voyage, de stations en stations, pour redécouvrir notre environnement quotidien sous le regard de la foi et repérer l’empreinte que le christianisme a laissée dans ce paysage urbain, comme une « théographie ». » Je vous invite à découvrir ce projet sur le site 12stations.fr.

Je suis loin d’avoir achevé cette réflexion, et loin d’avoir épuisé toutes les oeuvres photographiques qui pourraient la nourrir. C’est un « work in progress » qui ne sera certainement jamais achevé. Ni la Photographie (avec un grand P), ni la Théologie, ne sont d’ailleurs destinées à trouver un achèvement, mais à sans cesse se réinventer, se repenser, pour être pertinentes dans leur contemporanéité.

Photographies: Tous droits réservés – © 2014 Philippe Golaz

golazphil

Etudiant en Master de théologie à Lausanne, je partage ici diverses réflexions et expériences, en espérant créer la discussion afin que nous puissions nous enrichir mutuellement.

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